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Chapitre 1 : Crépuscule parisien
Et Gab, avec son esprit naturellement délié, épris de la jonglerie des idées, réfléchit qu’avec les intentions les plus sages au monde on n’arrivait pas à contenter soi-même et sa chatte. Aussi bien l’optimisme était-il un vain mot.
Il atteignit les deux volumes d’Archaimbault, promena ses doigts avec componction sur la couverture qui en était fort ordinaire, mais qu’il affectionnait à cause de son âge respectable et des jolies choses qu’elle cachait. Et puis sa jeunesse s’en délectait. L’oubli total d’être vieux avant l’âge et savant avant les autres lui venait à lire les appels des Sirènes, les chansons des Faunes aux Dryades. De même qu’à l’époque heureuse où il rangeait méthodiquement ou sans ordre apparent des soldats de plomb, il retrouvait sa gaieté à suivre, parmi les forêts ténébreuses, les exploits de tout un peuple de dieux.
Étant descendu des derniers degrés de l’escabeau, son regard, distrait par une curiosité toujours nouvelle des choses familières, rencontra au fond d’un fauteuil en Cordoue, Mireille dont l’œil vert le dévisageait. Pris d’un élan il alla vers elle, sentit sa nervosité se mêler et se perdre dans l’échine de la bête. Ainsi pour réparer ses torts évidents il se dépossédait de ce qui constituait pour lui une souffrance latente, et conclut de nouveau à l’équilibre de l’univers.
Puis il remarqua que le jour baissait avec la rapidité annonciatrice de l’hiver, et que ce crépuscule était fort beau. Il se pencha. De sa fenêtre il distinguait la ligne sombre du bois de Boulogne, dont le faîte encore en feuilles était ouaté d’un rayonnement rose. Tout près, à l’extrémité de l’avenue, une grille mettait sa dentelle d’or. Noyés dans du brouillard, les contours de la Seine et les coteaux qui la surplombaient. Le mont Valérien semblait un aïeul penché, penché sur cette nichée de villages déjà endormis. Au bord de l’horizon, derrière Saint-Cloud et Sèvres, la vallée s’ouvrait. On devinait Saint-Germain et Poissy. Tout cela formait une bande confuse ; çà et là des teintes mauves comme des reflets de ciel, du ciel déjà fin d’automne avec son soleil rouge bordé de nuages ténus. Au loin, Gab entendit le sifflet d’un remorqueur, des corbeaux passèrent au-dessus des premiers arbres du Bois. Il s’aperçut alors que les peupliers plantés dans le terre-plein de l’avenue étaient dépouillés, que le sol où résonnaient les pas des promeneurs était sec et sonore. Il frissonna à la pensée du froid, et se souvint des glissades de jadis au collège, la figure coupée d’un cache-nez, les poches remplies de marrons ; à cette image de l’hiver joyeux succéda une grande tristesse, presque une lassitude, car l’esprit de Gab était tout entier en contradictions faciles.
Pour se rasséréner il voulu ouvrir l’Archaimbault. Sa conscience lui reprochait de l’avoir dédaigné pour un spectacle de quelques secondes. Mais le soleil avait disparu et dans le ciel pâle infiniment, il flottait quelques-uns des ces cirrus que le peuple appelle des agneaux de saint Jean. Gab eut la sensation de la nature souveraine, si poétique ce soir en robe de velours gris. Aussi laissa-t-il à sa triste destinée le Dictionnaire de la Fable dont le soleil grec aurait effarouché cette douceur de novembre, feuilleta au hasard Virgile, dont il aimait la grâce et la sérénité presque mélancoliques.
« …. Et comme les dieux immortels lui avaient donné une amoureuse, le berger Milenus prit une chèvre de son troupeau, un couple de colombes et vint les offrir en sacrifice. Autour du temple aux colonnes de marbre, des roses s’épanouissaient parmi le bourdonnement des abeilles ; dans l’herbe savoureuse, les grillons célébraient le soleil, et Milenus fut réjoui. »
Ces vers de l’églogue à César mirent au cœur de Gab plus de tristesse encore. Quoiqu’il fût d’origine septentrionale, il avait toujours eu la nostalgie de la chaleur, de la lumière. Il lui semblait, baigné par l’ombre et par le froid, que son âme se couvrait de cette ombre, et frissonnait de ce froid. Il avait le culte du chaste soleil. Comme il se sentait pur de toutes sensations charnelles, il ne lui venait point à l’idée de prendre, durant les mois obscurs, un sein de femme afin d’y reposer sa tête. Il estimait que l’esprit et les muscles, unis étroitement, doivent convenir à la recherche de la Beauté, à l’exception de la luxure qui abêtit et qui rend difforme. C’est pourquoi avec son enveloppe de mâle vigoureux, Gab était resté orgueilleux de sa virginité. Mais l’idée d’avoir à lutter ainsi que les années précédentes contre la solitude des brouillards enveloppants, lui vint, intense. Il avait trop goûté le charme du coin du feu. Sa nature avide de contacts différents l’appelait vers des horizons nouveaux.Et Paris lui apparaissait ainsi qu’une brume de désir et d’agitation.
Puis comme la nuit était tout à fait venue, sans allumer de lampe, Gab prit la chatte sur ses genoux, en estimant la tiédeur confortable. Il alla raviver l’éclat agonisant du feu. Et longuement, les yeux perdus, il rêva des pays lumineux où il pourrait aller…
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