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Chapitre 4 : L'appel des sirènes

   La luxure ― Dieu sait qu’il n’avait point ce vice ― était intéressante non pas seulement par le nombre des âmes qu’elle torture, mais surtout à cause des folies où elle mène. Il se plût à la considérer lointainement comme une science susceptible de s’élever, d’avoir, elle aussi, son médiocre et son excellent. D’ailleurs n’était-elle pas au paroxysme ce qu’était la génération, c’est-à-dire la source de vie, la productrice des germes futurs ?
   Ainsi argumentait-il sur ce problème lorsqu’il s’assit devant la table, classa ses papiers et voulut poursuivre un travail commencé à la hâte. Il avait cru découvrir, bientôt à une semaine de là, un court poème latin de Malherbe, et, plein d’ardeur pour les choses rares et choisies, il s’était attelé à sa traduction. Le morceau était joli, de grâce charmante : des sirènes au bord de la mer enlevaient un berger et, à l’encontre des légendes, le ramenaient à ses troupeaux après des caresses et des jeux, tout pénétré de leurs chansons suaves.
   Il relut le passage et la version française qu’il en avait donnée, fut satisfait presque du tour de ses périodes, les corrigea un peu pour en modifier le rythme trop lourd à son gré pour exprimer le bruit câlin des vagues. En lui montait une ivresse de travail, une volupté de perfection, et, ayant pris la plume, il écouta dans son esprit résonner les chants dont parlait le poète. Il s’était identifié avec le berger latin. Un instant il s’arrêta croyant n’être plus seul. Devant ses yeux dansaient des formes roses, indécises et timides. Pour calmer son angoisse il récita le premier vers de l’appel passionné :

            Que le berger épris de tendresses légères
            
Vienne…

   Un malaise inconnu le fit s’arrêter. Jamais il n’avait lu ainsi, sa voix était cuivrée. Ses tempes bourdonnaient, les paumes de ses mains étaient fébriles. Un long frisson le parcourut et il crut que des bras l’entouraient. Sa chatte qu’il n’avait point aperçue vint se frotter à ses pieds, la queue droite, le poil hérissé. Elle miaula doucement, avec une voix d’enfant peureux. Et comme Gab rencontrait son regard il eut la vision du portrait infernal. Ses yeux eurent froid, puis brûlèrent. Une fureur sanglante le prit d’étrangler la bête, d’enfoncer des épingles au profond des prunelles vivantes, de chasser ces révoltes qui l’épouvantaient.
   Il se ressaisit et se fit honte.
   Mais dans sa chair, surprise pour la première fois, vibrait un désir de rut, d’étreinte et de morsure.
   Il se leva, rempli d’une nervosité extrême. Il se souvenait qu’étant plus jeune, peu après sa sortie du lycée, il avait eu à subir des attaques pareilles en relisant ses lettres d’amour. Ses premières lettres faites de naïveté et d’enthousiasme, dont les mots l’embrasaient encore. Il sortait alors en hâte sans prévenir personne, faisait seller son cheval, et quelle que soit l’heure, galopait dans les allées du bois, sans pensée, comme un fou. Seulement la fraîcheur de l’air, le calme de la nature l’apaisaient et il rentrait imprégné du parfum des feuilles, heureux du bon repos. Il prit donc sa toque de fourrure, endossa sa pelisse, et, au moment d’ouvrir la porte grande à l’air glacé, rencontra un miroir où il ne se reconnut point. Et comme il approchait la glace de la fenêtre d’où on découvrait la campagne ― blanche à l’infini ainsi qu’une fleur de Noël ― il sentit des larmes lui monter aux yeux et des sueurs d’angoisse lui perler au front, car… sur la bouche du violateur se crispait un éperdu désir !...

Suite : chapitre 5