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Chapitre 6 : La brûlure du désir

   Aux approches de l’église, il dut ralentir le pas pour traverser la place aux pavés glissants… C’était un vrai temps de Noël avec les accessoires… rien n’y manquait, pas même le verglas. Gab, en montant le premier degré du porche, glissa, et son chapeau qu’il avait haut de forme à cause de la solennité roula avec désinvolture jusqu’au ruisseau.
   Quand il l’eut ramassé, il remarqua avec ennui que la soie en était salie, avec colère que des dévotes se gaussaient. Car il craignait le ridicule plus que la situation la pire au monde. Et ses résolutions pieuses en furent un instant gâtées…
   Il entra et fut enveloppé d’une atmosphère douce. Le sacrifice était commencé. Dans le vaisseau sombre, les cierges s’étoilaient autour de l’ostensoir ; les luminaires brillaient comme des rubis. Aux gestes de l’officiant, des étincelles couraient sur son étole dont les croix étaient tissées en fil d’or. Et l’on ne distinguait de la foule qu’une vague d’où montaient des murmures, des égrènements de chapelets. Une odeur mêlée de benjoin et de gui flottait jusqu’aux vitraux.
   Un instant retentit une sonnette argentine. Gab, hypnotisé, ne vit pas que tous ces dos courbés se courbaient davantage, que ces âmes ferventes s’envolaient frénétiquement. Il ne regarda que l’ostensoir qui luisait ; il y lut gravées en relief les trois lettres du symbole JHS. Le prêtre prit une hostie, la consacra, la mit sur ses lèvres. La sonnette tintait. Elle s’arrêta et tinta encore. Tout était accompli dans une immense bénédiction.
   Et comme si ces créatures agenouillées eussent entonné un hymne d’allégresse en implorant Jésus, l’orgue ruissela un chant d’amour montant mieux qu’une mer à l’assaut des portants, des colonnes, des saillies, débordant vers le chœur ; la nef en était frémissante. Le motif pleurait l’homme sans espoir de délivrance, disait les nuits passées en transes, les ans de famine et d’angoisse, le cœur vide de foi, entraîné sur la terre. Alors le répons entonna le Gloria Dei et l’Excelsis, dit tendrement le mystérieux retour d’un Christos, de l’Élu. Un arpège rappelait l’Annonciation de l’ange ; l’orgue grondait autour de l’humble masure sur qui planait l’Étoile, puis ce fut l’idylle avec la crèche, l’avoine, le bœuf et l’âne, la venue des Rois Mages, la reconnaissance des bergers. Et un gazouillis des notes les plus élevées en mode mineur mit son cristal dans le premier rire de l’Enfant-Dieu. Les litanies maintenant… les litanies à la Vierge, Rose mystique, Arche d’alliance, Porte du Ciel, Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde, Étoile du matin, exaucez-nous. Telle qu’une offrande de l’humanité reconnaissante à la Consolatrice, telle qu’un bouquet de floraison chaste, la psalmodie coulait, montait pour s’envoler et se perdre vers la nuée. Et Gab fermant les yeux, rêva d’appuyer sa tête sur le manteau bleu de la Mère Ineffable.
   Il quitta le banc où il s’était assis, il se dirigea vers une des chapelles latérales dédiées à la Reine des Anges. Elle y était imagée, entourée de têtes mignonnes où s’agitaient des ailes. Seule une vieille femme y priait. La messe était finie.
   Alors il s’agenouilla humblement cherchant à retrouver les mots, câlins comme des baisers, qu’autrefois il chuchotait à sa mère. Son imagination fertile les lui donna. Auparavant il voulut faire preuve de contrition et repassa mentalement les actes de sa vie. Il se souvint de son arrivée avec les feuilles mortes, de ses promenades dans les bois, de ses heures exquises passées la plume à la main en subtiles déductions, des livres consultés… Et il ne trouva rien qui fut contraire à l’harmonie morale.
   Il se souvint de sa vie la plus intime, de ses luttes, de ses émotions… De celles qu’il avait ressenties en sa maison close.
   Il revit la galerie, le portrait, et brusquement le désir… Le désir…
   Il leva les yeux vers le tableau de la Vierge, les referma, comme sous une brûlure… Essayant de chasser l’idée monstrueuse, il voulut crier sa prière… Ses mots étaient perdus. Sa tête était brûlante. Il prit un missel avec un tremblement. L’imprimerie dansa et il ne put pas lire. Essayant de chasser l’idée monstrueuse, il voulut penser sa prière, et sa pensée lui renvoya, comme un miroir, le reflet de cet homme au rictus sauvage collant sa chair à la statuette !
   On entendit un cri… Et les quelques fidèles accourus trouvèrent Gab inanimé, son visage atrocement pâle encadré de l’or de ses cheveux ; sa main rigide tenait le livre d’où la grâce s’était enfuie. Quand, transporté chez lui, Gab se retrouva entre les draps blancs, on lui expliqua que son mal n’avait été qu’une syncope causée par la chaleur de l’église. Mais, une fois seul, il put rassembler ses idées en déroute, il se mit à sangloter désespérément.

 

Suite : chapitre 7