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Chapitre 11 : Une envie ardente

   Gab était arrivé à l’entrée des bois. Maintenant une dentelle aérienne le protégeait. Il ne voulut point suivre la route, ayant l’âme aventurière. Il coupa par les taillis rencontrant des branches dont les bourgeons éclos le frôlaient, excitaient en lui des irritations charnelles, et les paumes de ses mains étaient avides de caresses. Une soif intense lui desséchait la gorge. Être anormal puisqu’il ignorait encore la vie ― toute la vie ― il était doué d’une sensibilité extrême. Il se modelait étroitement sur le milieu extérieur du paysage. Or, sous ces futaies printanières, il lui semblait que la sève des arbres, des fourrés, des moindres épines, que la résurrection des herbes et que les floraisons lourdes coulaient dans ses veines. 
   Ses membres lui produisaient l’effet d’une graine qui veut s’ouvrir. Il se souvint d’épisodes infinis datant de ses années d’éducation, de regards échangés, de lettres, de baisers. 
   Le baiser… c’était le seul contact qu’il eut jamais éprouvé, la communion unique, l’intime liaison des êtres par les lèvres. Cette idée le faisait défaillir. Il en avait à la minute présente un souvenir tellement précis que sa bouche s’hallucinait, que ses dents attendaient le frisson tiède, que son souffle s’espaçait jusqu’à l’épuisement. Pris d’une envie ardente, il mordit ses mains chargées de bagues et le sang coula comme des perles rouges. Alors, subitement, il fut ému d’une tristesse intense. Ses pleurs coulèrent sans cause, amèrement, se mélangeant à la blessure récente qu’il s’était faite. Lorsqu’il se fut ressaisi, il eut honte en même temps que soif d’espace. Par un juste retour de raisonnement, la tentation lui parut ignoble avec son calvaire de bestialité. Il se compara mentalement aux héros inconnus dont la tâche est de combattre avec des boucliers blancs. Et à cette idée de héros s’opposa la vision du tableau abandonné que Gab avait cru dans l’oubli. Il se dressait avec la virulence des images de cauchemar. Ainsi son esprit se plaisait en caricatures, même après avoir été imprégné de mélancolie jusqu’aux larmes. 
   Cependant Gab marchait sur un tapis de violettes. Il s’agenouilla et cueillit un bouquet de touffes odorantes. Il choisissait les plus belles et les plus claires et comme s’il avait dû les offrir en prémices à une divinité inconnue. Son âme se dilatait maintenant de bonté. Les baisers que tout à l’heure il sentait monter à l’assaut de son être avec le sang, avec le rut, s’angélisaient plus que ceux d’une mère. Il était rempli d’harmonies chastes et dans ses yeux passaient des formes suaves. La nature fut l’œuvre de Dieu. Elle qui avait formé la corruption farouche, il ne lui subsista de tout ce printemps vainqueur que des pétales impollués, qu’une brise… 
   Son aventure l’avait conduit jusqu’à un plateau où les bruyères et les genêts devaient fleurir en juin. On se serait imaginé être bien à l’écart des villes. Un silence composé de tressaillements infinis tombait du ciel ; à droite et à gauche une couronne de châtaigniers montait jusqu’au sommet d’un monticule. Une cabane abandonnée tachait de brun cette masse. À côté, la route traversait l’herbe de la colline et tout cela était rose et rouge vif, car le soleil, maintenant à son déclin, figurait à l’horizon une bataille d’anges. 
   Il semble qu’à ces saisons d’effort, le printemps et l’automne, l’effort vers la vie et l’effort vers la mort, le ciel ait des contractures. Ce soir-là toute une mer aux îles découpées dans de l’or et dans du cuivre, une fantasmagorie de floraisons s’épanouissait devant l’astre. Gab fut obligé de fermer ses paupières, tant l’éclat en était éblouissant. On eût dit un étal de chair, de chair sanglante et ruisselante. À chaque seconde, le décor se transformait et de grands éclats lumineux parcouraient l’atmosphère. Au reste la température avait changé. Des stratus menaçants venaient avec le vent d’ouest, saturés d’orage et d’électricité. De courts éclairs bleuissaient le fond de la vallée. On entendait vaguement le bruit d’une tourmente lointaine. Gab désira le retour. Et pourtant une force le maintenait là, sans qu’il pût réfléchir ni bouger. Le désir seul errait dans son cerveau.

Suite : chapitre 12