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Chapitre 8 : Une invitation à déjeuner

  Gab, accoudé au balcon, fit un geste. « Bah ! dit-il, tout cela est fini. » Il huma de ses poumons vigoureux les parfums des fleurs qu’il devinait sans les voir toutes. Dans la rue, aux pavés inégaux, des écoliers passèrent, la giberne au dos, avec des billes qu’on entendait rouler dans leurs poches. 
   Puis le curé qui, sachant Gab de la Religion, faisait chaque fois semblant de ne pas l’apercevoir. Gab lui fit magnifiquement la nique. 
   « Je suis redevenu décidément tout jeune », pensa-t-il. Et comme il rentrait dans la pièce, Françoise parut tenant une lettre. Il décacheta, c’était du docteur Marvejol avec qui il s’était lié d’amitié, après la syncope pour laquelle il avait été soigné en décembre. Une invitation à déjeuner très simple avec un confrère du docteur. 
   « Je ne déjeunerai pas ici, Françoise, s’écria Gab en prenant son chapeau. Je m’en vais chez le docteur. Donnez-moi mes affaires. » Et il sortit d’un pas allègre, car, sans qu’il se l’avoue, la solitude lui pesait. 
   Ce docteur Marvejol passait dans le village pour un monstre de la pire espèce. Pourtant tout Meudon avait une municipalité radicale. Ainsi vont les choses. On le représentait non pas seulement tel qu’un athée, cela lui aurait été pour le moins une recommandation, mais un bizarre, un fou, qui, après être allé en Chine comme médecin de la flotte, en était revenu avec des attirails de sorciers et des idées extraordinaires. 
   Il était membre avéré d’une Société théosophique où l’on parlait de Bouddha, de seconde vie, de corps psychique, de réincarnation et de nirvana ; cette société comprenait, grâce au zèle infatigable de ses directeurs, plus d’une vingtaine de membres pour la France seulement. Et à chacune de ses clientes, Marvejol glissait une brochure explicative où Bouddha était adoré. 
   C’était précisément cela que Meudon ne pouvait pardonner. Les gens d’intelligence, qui se réunissaient, le soir, au Café de la Place, pour donner leur opinion sur les faits du moment et gagner des batailles avec le bout d’une canne, avaient de longue date condamné cet homme. Marvejol n’avait jamais daigné condescendre à leurs solutions aisées des plus graves problèmes gouvernementaux. Et les quelques fidèles qui restaient abonnés au Réveil catholique, le seul organe clérical de la région, assuraient que le docteur finirait en enfer. 
   Malgré tous ces potins remués autour de lui, Marvejol continuait sa vie simple. Il possédait, un peu comme Gab, un esprit à la fois raisonneur et contemplatif. Doué d’un rare sentiment d’analyse, revenu au calme des vieux jours, il avait compris sa médiocrité intellectuelle, malgré les maigres diplômes dont il avait affublé ses connaissances. Or, sa médiocrité venait plus du milieu fréquenté que d’une forme naturelle. Il rompit donc avec ce milieu. D’ailleurs ses voyages l’en avaient peu à peu éloigné moralement. Les civilisations orientales l’avaient surpris et charmé. Sa paresse, sa curiosité, s’étaient accommodées du bouddhisme. Le rêve ― cette phtisie du cerveau ― s’adaptait à ses goûts. À son retour en Europe, il rapportait des statuettes dans ses casiers, loua un pavillon bourgeois aux volets verts, et reçut le Cœur dont un ami lui avait révélé l’existence. 
   Par l’intermédiaire de ce journal, Marvejol entra en relation avec toute une coterie qu’il ne connaissait pas. Des déclassés, intelligents pour la plupart, la composaient. Il y avait un ou deux grands noms sans fortune, exilés de leur monde pour s’être mariés avec leur bonne, des peintres sans acquéreurs, des avocats sans cause, des poètes au mince talent. Réunis pour consoler leurs misères respectives, ils s’en distrayaient à l’aide de paradoxes. Et comme ils parlaient abondamment et qu’ils se prenaient au sérieux, ils réalisaient leur désir d’être avant tout des grands hommes.

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