Chapitre 7 : Gaîté printanière
De la fenêtre qu’il avait choisie comme observatoire préféré, Gab ressentit un bien-être exquis à découvrir jusqu’aux lointains la campagne verdissante. Avril avait été précoce cette année-là, car c’était partout, sur les moindres pentes, dans les vallons les plus reculés, une floraison ardente de bourgeons. Meudon illuminé de jeune soleil dévalait ses toits roses jusqu’à l’aqueduc de la Bièvre ; l’asile penché sur la colline était tout entouré, lui aussi, de touffes vertes et roses. Les pommiers, dans les vergers voisins, semblaient couverts d’une neige récente. Comme l’air était limpide, les premières hirondelles planaient tout en haut du ciel en jetant au passage des cris joyeux. En tournant la tête, Gab vit Paris, à qui les travaux de l’Exposition prochaine donnaient un air transformé. La Tour dressait sa dentelle à côté des verrières du Grand-Palais. Puis les Invalides, dont le dôme avait le ton des vieux ors ; plus loin le Panthéon, Notre-Dame, ces vieillards ; la basilique Montmartre, penchée au sommet d’une échelle de maisons. Gab se souvint que longtemps, sa curiosité étant à cet égard distraite, il avait confondu l’échafaudage et le monument. Enfin à gauche complètement, l’Arc de triomphe, près duquel il pouvait deviner son logis. Et comme il avait passé la fin d’automne et tout l’hiver sans jamais y songer, Gab savoura ces visions familières. Au reste, le printemps lui avait rendu son humeur accoutumée. Depuis qu’en face de lui la repasseuse, Mme Blanchet, avait semé de la graine pour avoir des capucines, il s’était subitement trouvé chaud au cœur.
Non que la mère Blanchet (il eût fallu dire madame devant elle) soit une beauté ni même une survivance de beauté. Car Gab tenait pour vérité que, parmi les femmes, une moitié au moins est belle, une moitié l’a été ; non, c’était simplement cette graine de capucines qui avait fait en lui germer de la gaîté.
Et il se sentait donc, ce matin-là, particulièrement libre de soucis. Durant les dernières veillées de l’hiver, il avait, à maintes reprises eu des tortures analogues à celles ressenties à l’église. Souvent son âme avait désespéré. À certains soirs, il lui était même impossible de prendre la plume et de se remettre, ainsi qu’avant, au délassement des travaux favoris. Les livres, se disait-il alors, ne m’ont été d’aucun secours. Dans mes muscles de mâle créés expressément pour le plaisir, mon sang bouillonne. La beauté des choses spirituelles n’a pas su calmer ma soif des beautés de la chair. La religion, avec son cortège de cérémonies touchantes ou sensuelles, n’a point suffi à l’érotisme de mes nerfs. La nature que j’ai suivie en chacune de ses manifestations sera-t-elle victorieuse ? C’est ainsi que peu à peu le doute entrait dans son esprit. La confusion pernicieuse de ce qu’on doit ou ne doit plus faire.
Et pourtant, continuait-il, si je n’ai pas écouté les voix tentatrices, est-ce pour un motif autre que la plus haute conservation de mon espèce ? Chacun doit tendre dans les limites qu’il se connaît, chacun doit tendre à la Perfection. J’ai pour mon corps le culte de la Beauté et l’éthique de Ruskin tout entière est pratiquée par moi. Or la luxure perd le corps et annihile l’esprit. C’est une abdication volontaire, c’est un retour à la bestialité. L’acte même de la génération tant de fois glorifié par les apôtres de la fécondité nous laisse triste et déçu. Je suis glorieux de ma virginité plus que d’une sensation rare, et si la nature doit vaincre, elle vaincra par la chasteté.
16:29 Publié dans 10. (Chap. 7) Gaîté printanière | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


