Chapitre 9 : Chez le docteur Marvejol
Gab pensait à ces choses en hâtant le pas vers la petite bâtisse blanche qu’on apercevait là-haut, perchée dans du gazon. Il se sentait l’esprit enclin à ces doctrines prometteuses d’ivresse. Il lui semblait, ce midi-là surtout, que la vie est encore meilleure à croire qu’à agir. Un seul point l’en éloignait : l’abêtissement final, l’extase en Dieu. Pour lui qui n’avait jamais cessé de s’instruire, qui était avide de savoir, à cause de sa jeunesse même, ce but paraissait une lâcheté, une dégénérescence vers la vieillesse. À plusieurs occasions, lors des mois passés, il avait été secoué d’un élan vers le travail, et, durant les heures laborieuses, il abattait des pages de savantes compilations.
Alors il éprouvait la volupté d’avoir gagné le repos.
Mais le perdre en sophismes vides de sens, puisqu’ils n’avaient pas de réalisations possibles… Allons donc, il faut vivre !
Et ce disant il frappa le sol de son pied énergique, sans se douter qu’en moins d’une minute son esprit s’était égaré en maintes contradictions. Au reste, les jeunes se contredisent moins par irréflexion que par bonne volonté.
Gab était arrivé à l’enclos. Il se retourna avant d’ouvrir, car il aimait la nature filialement. Il éprouvait un regret d’avoir dédaigné, pour des raisonnements inutiles, tant de gracieux poèmes, tant d’arbres ressuscités. Ce sentier suivi lui donnait une impression exquise de fraîcheur et de clarté, sentier comme il y en a tant aux environs de Paris, et qui sont appréciés de personnes trop rares.
Il dévalait entre des aubépines en haies, des noisetiers et des sorbes dont les palmes n’étaient pas encore complètement écloses. Une églantine mélangeait ses roses timides à un pied de framboise égaré là. Dans les talus à l’herbe vivace, des violettes et des primevères fleurissaient entre des papiers chiffonnés et des tessons de bouteille. De chaque côté derrière les haies, des champs de pommiers et de cerisiers luisaient en laissant sur la terre labourée choir leurs pétales pâles. Le long de la route d’où partait le chemin, une paysanne passa conduisant une charrette dont les secousses faisaient cahoter des betteraves, et Gab suivit quelque temps des yeux le rouge de son foulard en pointe.
« Qu’est-ce qu’on fait donc de beau, mon cher ? » Une voix claire, celle du docteur, retentit et enleva Gab à la sérénité du paysage. « Entrez donc ! »
Gab ayant poussé la porte se trouva dans le jardin où déjà les plates-bandes étaient couvertes de géraniums en boutures. Il vit sur un banc un homme court, qui semblait avoir gagné en largeur ce qu’il avait perdu en hauteur : « Mon confrère Chantaux », dit Marvejol. On se salua, ils se rassirent.
Et comme Gab s’apercevait du manque de conversation et qu’il avait horreur du banal, il dit avec un sourire :
― Hein, fait-il assez beau, docteur, aujourd’hui.
― En effet. Nous aurons un printemps superbe !
― Moins avancé qu’à Saint-Germain, pourtant, argua en se frottant les mains qu’il avait grasses, le confrère Chantaux.
Ce sacrifice étant accompli à la muse de toutes les Platitudes, le dialogue suivit un cours plus régulier. La bonne entra pour annoncer le déjeuner. Ils se dirigèrent vers la salle tandis que Marvejol, perdu en explications profondes, vantait à son hôte de passage les avantages de la Société théosophique. Gab, qui affectionnait les bibelots, s’arrêta un instant pour admirer avec un sentiment sincère un encensoir qu’il connaissait depuis son arrivée.
Après l’avoir caressé il le reposa sur son socle et entra pour surprendre la voix paisible du docteur qui disait à l’autre :
― Et puis, vous savez, nous sommes entre gens supérieurs…
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